Dans la pénombre qui protège cette mystérieuse nuit semblable à toutes les autres nuits, Lisa ne parvient pas à s’endormir. La chaleur est moite, le bourdonnement des moustiques incessant, son corps est accablé et irrité par la nuit qui s’annonce agitée et sans rêves.
Dehors, le ciel a ouvert son grand manteau noir aux contours infinis et il lui semble qu’il l’attend.
C’est irrésistible, elle se sent appelée par l’espace au-dehors, ses jambes la tirent hors de son lit.
Elle se faufile sans faire de bruit, enjambe la fenêtre de la maison, glisse sur la rampe de l’escalier, finalement cède à ce bras géant qui enserre sa taille, la pousse de sa main magnétique et la transporte loin d’ici.
Dehors, elle gonfle ses poumons d’air, comme si ses forces se décuplaient, et se met à courir jusqu’aux portes du village, sans s’arrêter, mue par le sentiment qu’elle obéit à un dieu bon et miséricordieux, soucieux de son épanouissement, invisible, qui lance son corps et la pousse à la rencontre de la nuit.
Les croix blanches chaulées du cimetière surgissant soudain du noir tels des spectres immobiles et solennels jalonnent sa course mais elle n’en a pas peur.
Elle s’arrête enfin.
Le village est en dessous, dans la pénombre, irradié par une immense clarté.
Elle le contemple, s’absorbe dans le moindre de ses détails, jouit d’une sensation de liberté, comme si le monde se donnait à elle.
Puis, encore plus haut, le minuscule cercle inachevé de la lune luit dans le noir profond du ciel.
Cette vision l’exalte, la rend ce soir fiévreuse, enivrée, suspendue à une sorte d’attente qu’elle ne peut s’expliquer. Pas encore.
Enfin, elle tourne le dos aux habitations, avise un tronc couché sur lequel elle s’appuie, allonge ses jambes sur le sol, regarde l’autre versant inhabité de la montagne, le parcourt vainement du regard, puis ferme les yeux et s’assoupit quelques instants.
Au bout de longues minutes, un scintillement la gêne, la contraint à ouvrir les yeux. Là bas, au loin, un point éclairé et mouvant avance sur les flancs de la montagne.
Elle s’enchante de découvrir peu à peu une forme humaine, ne la quitte plus des yeux. C’est un homme. Il porte un enfant sur ses épaules et fait de grands pas. Il tient d’une main une lampe torche, de l’autre un chapeau à larges bords qu’il agite devant lui comme un éventail. La pente est douce, pourtant ses pieds heurtent les lourdes pierres. Des sons joyeux, des rires l’accompagnent chaque fois qu’il bute contre l’une d’elles.
Lisa distingue peu à peu dans la semi obscurité leur silhouette qui s’avance dans sa direction, comme s’ils venaient à sa rencontre. Elle pense à fuir, puis se ravise, les attend. Son regard intrigué, curieux, légèrement apeuré, glisse des pieds jusqu’au sommet de leurs têtes au fur et à mesure qu’ils s’avancent. L’homme, de taille moyenne, porte un short et ses jambes sont puissantes, musclées. Il est solide et se tient droit, malgré le poids de l’enfant. L’enfant, qui doit avoir 5 ans, a des cheveux blonds bouclés, des mains potelées.
Ils se dirigent vers elle, la rejoignent. L’enfant tend aussitôt ses bras vers Lisa, touche ses cheveux, ses yeux, en riant. Elle le laisse faire. Puis l’homme lève les yeux et dit : « C’est bien toi Lisa ?»
Elle rougit mais ne peut détourner son regard du sien, ni baisser les yeux lorsque elle acquiesce. L’homme sourit, puis met un doigt sur ses lèvres en disant :
Elle rougit mais ne peut détourner son regard du sien, ni baisser les yeux lorsque elle acquiesce. L’homme sourit, puis met un doigt sur ses lèvres en disant :
« Chut ! Personne ici ne doit savoir que je suis là."
« Lahm, tu vas marcher un peu maintenant » dit-il à l’enfant qui descend adroitement de ses épaules et se laisse glisser jusqu’au sol avant de prendre sa main dans la sienne.
Lisa dévisage l’homme d’une façon qui la surprend elle-même :
Lisa dévisage l’homme d’une façon qui la surprend elle-même :
sa bouche bien dessinée, ces yeux doux et graves qui ont l’air de tomber dans les siens, ce menton volontaire, ces sourcils épais, elle ne les connaît pas. Mais lui, comment peut-il savoir qui elle est ? "Que puis-je avoir en commun avec cet homme qui vient pieds nus dans mon village, qui a traversé ces montagnes, qui ne veut pas qu’on sache qu’il est venu ici avec son enfant, qui se cache peut-être, que la police recherche, qui sait ?"se demande–t-elle. Un sentiment de honte l’envahit brusquement : et si on me voyait en train de parler avec lui, me blâmerait-on de trouver son visage sympathique, de m’attarder à regarder au fond de ses yeux ? Ne m’a-t-on pas suffisamment appris à me méfier des hommes ? Pourquoi éprouvai-je si violemment et au même moment le désir et la peur de tout savoir de lui, de quitter ce hameau, d’aller de l’autre côté des montagnes?
L'homme continue de parler : « Allons, n’aie aucune crainte ! Tu ne te souviens pas de moi ? Nous avons été élevés ensemble pendant plusieurs années, vous habitiez, tes parents, et toi, dans la maison qui se trouvait dans la propriété de mon père, à quelques kilomètres d’ici. Ma mère t’a nourri à son sein, comme si tu avais été ma sœur. N’as-tu donc gardé aucun souvenir de cela ? »
L’instant la bouleverse et la méfiance, la prudence, les scrupules vis-à vis de cet homme disparaissent subitement. Hélas, sa mémoire se refuse.
Le visage de Lisa s’assombrit et l’homme, peiné, ressent alors un sentiment d’impuissance, l’attribue à la fatigue, à cette journée de marche effectuée en plein soleil, au poids de l’enfant endormi durant des heures, et pesant sur ses reins.
Son récit, le sait-il seulement, nourrit une attente qui, si elle vient au secours de Lisa, remonte à si loin qu'elle ne pourrait la formuler par des mots. A leur place, viennent alors simultanément en elle la joie violente et un sentiment amer.
Il sort alors avec empressement de la poche de son vêtement une photo et lui tend : elle s’y reconnaît enfant, dans les bras de sa mère, à côté d’une autre femme qui enlace tendrement un jeune garçon.
Puis, le regard de Lisa se fixe surtout sur un visage, celui de cette femme près du garçonnet, et aussitôt s'éclaire, car elle se voit maintenant en train de courir dans les bras de cette femme, entend distinctement remonter depuis la source lointaine un rire clair et une voix qui l'appellent, sent enfin resurgir en elle le souvenir intact : l'odeur et la texture de la paume de sa nounou rafraîchissant les joues de la petite fille pleines de larmes, le jour où.... Ismaël a dû s’enfuir pour ne plus jamais revenir.
Ismaël maintenant lui raconte, sa voix est douce, caressante, se précipite aussi, comme ses pieds qui heurtaient les pierres tout à l’heure.
Il parle des journées où il se cachait pour les attendre, à l'endroit même où ils se trouvent aujourd'hui, alors qu'elle venait avec la mère d'ismaël y jouer avec d'autres enfants.
Il parle des journées où il se cachait pour les attendre, à l'endroit même où ils se trouvent aujourd'hui, alors qu'elle venait avec la mère d'ismaël y jouer avec d'autres enfants.
Emue encore, Lisa devine qu’il craint d’oublier comme elle, et qu’il se hâte de livrer l’histoire qui pèse sur leur cœur.
Alors leur enfance meurtrie se ravive, se ranime.
Dans la nuit profonde, l’enfant s’est endormi contre son père et rêve.
Dans la nuit profonde, l’enfant s’est endormi contre son père et rêve.
Jeff Wall : a gus van sant
En bas du ciel dégagé et immense on pouvait voir Sheffield s’étendre au loin dans une sorte de luminosité floue et bleutée, ce qui, et c’est ce que l’on racontait dans le pays, était le signe que demain serait une journée ensoleillée.
Nous nous étions donné rendez-vous devant les grilles fermées de l’aciérie et attendions de rencontrer le directeur de l’usine. Je pédalais de toutes mes forces, tête nue, et le vent vrombissait comme une abeille affolée dans mes oreilles. Je ne voulais pas être en retard.
La veille au soir nous avions rédigé des tracts et j’avais préparé mon discours d’adieu, ce qui était pour moi la moindre des choses à faire quand on sait qu’on ne reviendra plus jamais quelque part. Tôt le matin, j’avais répété ma tirade : mes poumons s’étaient remplis d’air devant la fenêtre ouverte de ce minuscule studio et des consonnes n, m, b avaient roulé paresseusement sur mes lèvres jusqu’à retentir dans mon crâne, sous mes yeux. Je chauffais ainsi ma voix chaque fois que l’occasion de parler ou de chanter se présentait. Ce jour là je procédais à un véritable décrassage de mon corps et de mon âme qui éloignerait à jamais de moi la poussière et les cheminées noires de l’usine, l’odeur âcre des fumées , la saleté et le mépris de ceux qui m’appelaient « le polonais ». Du moins, c’est ce que j’espérais.
Je venais d’être licencié mais la perspective d’entonner ce « chant d’adieu » me donnait en même temps l’impression de me libérer pour la première fois des entrailles d’une mère possessive. En réalité j’étais joyeux et j’avais revêtu pour cette occasion un vêtement de cérémonie de mon pays natal dont je savais qu’il accentuerait les regards de mépris en signifiant mon appartenance à une autre classe sociale que celle des ouvriers de l’aciérie dont j’avais pourtant partagé le quotidien. Tant pis. Ce costume appartenait autrefois à mon grand-père concertiste, émigré de la ville de Cracovie, et devenu comme nous autres miséreux et désespéré dans cette Angleterre qui n’a pas voulu de lui.
Je déposais mon vélo à l’entrée du chemin de terre, contre la barrière qui fermait le passage d’accès que j’escaladais précautionneusement. John était déjà arrivé, lui aussi était vêtu d’une façon inaccoutumée, et il portait contre sa poitrine la chemise qui contenait les tracts dénonçant la procédure de licenciement abusif dont nous avions été l’objet, nous, le groupe d’ouvriers « d’origine étrangère ». Andy, Luigi étaient là aussi
Le plus ancien parmi nous, c’était Andy, le gardien. Toutes les nuits pendant 30 ans, il avait fait le guet et assuré la sécurité de l’usine
Le plus ancien parmi nous, c’était Andy, le gardien. Toutes les nuits pendant 30 ans, il avait fait le guet et assuré la sécurité de l’usine
Pauvre Andy ! On aurait dit qu’il avait pris un coup sur la tête depuis l’annonce de son licenciement ; sa femme disait qu’il s’était refermé sur lui-même et ne parlait plus à personne. Elle était très inquiète, car Andy adoptait désormais un comportement très étrange : les yeux rivés sur le sol perpétuellement, il n’avait d’yeux que pour les morceaux de papier, feuilles mortes d’arbre, pierres, détritus qu’il semblait pourchasser vainement avec son bâton de gardien vissé à sa ceinture.
Il était là, plus absent que jamais, solitaire entre les solitaires dont l’avenir semblait sombre.
Soudain, les portes de l’usine s’ouvrirent et la sirène retentit. Nous vîmes alors une centaine de personnes se précipiter vers la sortie, toutes pressées et silencieuses, courant presque. Surpris de sentir en moi monter une fièvre incontrôlable, une colère, une rage violente, je criais: « Mes amis, je veux vous dire adieu, écoutez-moi ! » Ma voix s’érailla et ce fut comme si je flottais à côté de moi-même, comme si je ne m’appartenais plus, comme si un autre que moi prenait possession de mon être.
Tout en déclamant je reprenais aussitôt le fil de mon passé. Notre départ précipité de Varsovie 20 ans plus tôt retentissait douloureusement comme un marteau qui frappait mon cœur. Je me souvins alors de kashia, la belle kashia kaminska aux boucles blondes et à la peau si blanche à qui je n’avais pas pu dire au-revoir, ni même adieu, et la mémoire de son regard me happa, me transporta enfin auprès d’elle. Je semblais fou, illuminé, habité.
A ce moment là le vent redoubla d’intensité et cette intensité me hissa sur une scène imaginaire. Devenus inutiles tant la force du vent les balaya, les tracts s’échappèrent de la chemise orange déchirée de John et j’entendis simultanément sortir de ma bouche un chant qui résonna en moi comme la voix de mon grand-père, comme la langue polonaise de mes origines.
Aussi étrange que cela puisse vous paraître, sur cette terre si hostile je chantai mon amour perdu. « Kocham cie , toi, oh ma patrie exsangue, pourquoi t’ai-je quittée, pourquoi suis-je parti ? »
Emporté par le vent, mon chant se perdit dans les airs, dérisoire comme un râle d’agonisant ; nul ne l’entendit mais peu m’importait : mon cœur bondissant s’éloignait d’ici, enfin.
Thomas Ruff, nacht foto
Varsovie la nuit
Mon grand-père Stanislas a monté l’escalier raide conduisant à sa chambre depuis bientôt une heure. Je ne parviens pas à dormir et me faufile furtivement, descends sans bruit .
« Les garçons et les filles dorment dans des chambres séparées » avait-il tonné tout à l’heure lorsque je le suppliais de nous laisser dormir ensemble, Kashia et moi, dans les deux petits lits de ma chambre.
Il avait été inflexible et j’avais fui son regard en regagnant honteusement le bureau où on m’avait préparé un lit.
La lumière blafarde du lampadaire de la rue lointaine me guide dans le couloir conduisant à ma chambre.
J’entrevois à présent le visage de Kashia, m’avance un peu plus et mon regard fixe les doigts d’une de ses mains qui frottent machinalement un morceau de drap entre le pouce et l’index, pendant qu’avec son autre main elle tient un gros livre.
J’entrevois à présent le visage de Kashia, m’avance un peu plus et mon regard fixe les doigts d’une de ses mains qui frottent machinalement un morceau de drap entre le pouce et l’index, pendant qu’avec son autre main elle tient un gros livre.
Bientôt, la lumière de la chambre du grand-père s’éteindra tout à fait et je n’aurai plus aucun motif de craindre que sa voix forte retentisse dans l’escalier.
J’attends le noir complet, seul dans le long couloir à peine éclairé.
J’imagine une ruse : je pourrais prétexter que je cherche quelque chose à lire et venir fureter dans ma bibliothèque. Au moins, elle ne pourra pas me renvoyer.
Ce serait un coup de canif dans mon cœur si elle me reprochait quoi que ce soit.
J’envisage le pire, mais je suis en même temps rempli de courage, prêt à tout pour continuer d’être avec elle.
Je chuchote enfin « kashia, est-ce que je peux entrer chercher un livre ? »
« Oui»
Elle se tient droite, le dos au mur, je remarque qu’elle porte un pyjama fleuri boutonné de bas en haut, drôle comme un vêtement de clown.
Elle fronce soudain les sourcils, comme si elle avait deviné que j’étais en train de me moquer d’elle.
Puis, chassant sa mauvaise humeur, elle s’exclame, tout en se mettant debout sur le lit :
« Tu as vu comme il est rigolo mon pyjama ! Il y a au moins 12 boutons, je les ai comptés »
« Chut ! Mon grand-père ne dort pas encore »
Elle se rassoit.
« Qu’est-ce que tu lis ? » lui dis-je.
« Oh, je l’ai trouvée ici, près de ton lit, c’est une bande dessinée »
« Je peux la regarder avec toi ? »
Sans attendre sa réponse je me suis assis à mon tour, juste à côté d’elle.
Le silence entre nous est dense, juste troublé par le froissement nerveux des doigts qui tournent les pages. Fait-elle comme moi semblant de lire, est-elle différente depuis que je me suis rapproché d’elle ?
En réalité je guette, cherche ce qui pourrait en elle être ému par cet instant que le grand-père ne saisira jamais.
Elle ne dit plus rien depuis quelques minutes déjà.
Une joie profonde me saisit lorsqu’il me semble tout à coup entendre distinctement le battement de son cœur, là , tout près du mien.
Puis , piteusement, je réalise que c’est mon propre cœur qui bat à tout rompre dans ma poitrine, et que je suis en danger si elle découvre cela .
A nouveau je suis tranquille, simplement heureux d’être là avec elle.
Quelques minutes passent , je ne comprends rien à ce livre, mon esprit se brouille tout à fait, je ne fais que penser à elle.
Elle se tient droite, l’air si absorbé par ce livre que c’est comme un affront.
En proie à une colère sourde, je ne supporte plus d’être ici avec celle qui ne me témoigne aucune forme d’amitié ou de reconnaissance.
En proie à une colère sourde, je ne supporte plus d’être ici avec celle qui ne me témoigne aucune forme d’amitié ou de reconnaissance.
Cette même journée pourtant nous jouions à nous attraper elle et moi en sautant par-dessus des troncs d’arbre morts. Soudain, elle avait vu à quelques centimètres de ses pieds une vipère et était venue vers moi en courant. Sa figure était toute pâle tant elle avait eu peur.
Pendant tout ce temps nous étions semblables à deux géants ivres de liberté, nul ne veillait sur nous, j’espérais que cela durerait toujours, rêvais secrètement qu’on nous oublie.
Je suis convaincu de mériter davantage d’attention.
La colère s’empare alors tout à fait de mon être, et subitement, je frappe l’intérieur du livre avec une de mes mains.
Kashia la prend et la déplace sèchement.
Une fois, deux fois, dix fois, nous refaisons le même geste, en accroissant son intensité : je mets ma main au milieu du livre ouvert, et elle la déplace vigoureusement.
Enfin je ressens une forte jubilation comme si après cette journée, je venais de retrouver une sensation qui me permet de croire que nous sommes à nouveau proches ; l’émotion qui me traverse est comme une langue de douceur irrésistible et ma main devient une caresse brève sur son épaule.
Ce coin de peau nue en prolongement du pyjama fleuri et risible brûle mes doigts brusques aux élans incontrôlables.
Le visage habituellement pâle de Kashia s’empourpre, mais elle ne me regarde pas.
Je n’ose pas bouger, et je commence à m’effrayer à l’idée que quelqu’un pourrait nous voir.
C’est sûr, si on nous trouvait, je serais à jamais interdit de visite dans la famille de Kashia, nos parents ne pourraient plus s’adresser la parole.
C’est sûr, si on nous trouvait, je serais à jamais interdit de visite dans la famille de Kashia, nos parents ne pourraient plus s’adresser la parole.
A cette seule idée, mes doigts se crispent sur l’épaule de kashia.
»Aïe, tu m’as fait mal ! »
»Aïe, tu m’as fait mal ! »
Tout en se dégageant elle se penche pour éteindre la lampe posée à même le sol.
Des secondes passent avec la solennité d’une procession funèbre.
Je me sens un peu ridicule et furieux contre elle.
Puis l’envie de retrouver à nouveau le contact avec son corps a la violence et l’effet cuisant d’une gifle
Je ne sais pas si elle comprend, mais en tournant mon visage de son côté, malgré la pénombre, je vois qu’elle a fermé les yeux.
Cette vision m’enhardit et joyeusement je m’exclame :
« Tu veux que je te fasse un baiser d’ange ? »
Brassai: couple
Le réveil de Kashia vient de sonner et la journée commence par un ciel ensoleillé qui passe entre les volets fermés de sa chambre.
Elle s' étire paresseusement, glisse vers le bas du lit, s'étire encore.
Les rayons jouent à cache cache sur son visage, chatouillent son nez, dessinent des rayures sur sa peau.
Elle ferme les yeux, sourit, songe :
« Aujourd'hui il revient, de très loin, mais enfin, il revient, non? »
Ce soir déjà, il sera là, contre elle, puis demain, à cette heure-ci, ses pieds chercheront les siens , il respirera son cou et ses cheveux, sa main posée toute la nuit sur son ventre deviendra moins sage, et elle, elle fera semblant de dormir quelques instants encore.
Kashia se lève enfin, aussitôt s'habille, se regarde vite dans le miroir, saisit son manteau, puis sort en faisant claquer la porte de son appartement.
Dehors elle traverse la rue sans regarder sur les côtés, appelle un taxi : "conduisez moi à la gare s'il vous plaît?
Arrivée à la gare, elle se rend directement au quai.
Elle est un peu en retard, mais le train n'est pas en gare.
Regarde sa montre, ressent tout à coup une inquiétude : ne me suis-je pas trompée de jour, d'horaire, n'y a t'il pas quelqu'un d'autre qui est venu le chercher? Peut-être a-t-il appelé un taxi, en voyant que je n'étais pas encore là. Et si son train avait été retardé ! Elle se met à imaginer toutes sortes de raisons invraisemblables qu'elle justifie pourtant, comme si elle s'infligeait une punition, se sent peu à peu coupable de n'être pas arrivée "à l'heure". Une sensation d’être désorientée et sans valeur lui noue l’estomac, elle continue de marcher, tout en ne sachant pas vers où vont ses pas.
Heureusement elle aperçoit un homme au bout du quai qui lui fait de grands signes de la main et accourt vers elle.
Elle le reconnaît , agite sa main à son tour, puis ils marchent tous deux d'un pas décidé, l'un vers l'autre.
Alors Kashia ressent soudain une émotion qui rend ses jambes molles comme du coton, elle s'arrête soudain, ferme les yeux.
Quelques secondes plus tard elle reconnaît le souffle qui passe sur son visage, cette respiration calme, le nez qui touche le sien, la bouche ourlée qui se colle à la sienne, ils ne bougent plus, se respirent, sont muets. Elle a l’impression que les pores de sa peau viennent de s’ouvrir et qu’ils dansent tous deux sur des flammes.
Comment ai-je pu oublier cette présence qui me donne l'impression que malgré nos vêtements de ville nous sommes nus l'un contre l'autre, cette bouche tendre comme un abricot mûr? se dit-elle.
Elle se sent à présent confiante, tranquille, enjouée, se sait rayonnante de cet éclat que procure le sentiment d'être aimé, ses yeux brillent d'une sorte de reconnaissance jaillie par delà son corps, offerte à l'entendement de cet homme qui peut y déceler un signe de son désir pour lui, de son incomplétude à elle.
Que serais-je sans toi? Ainsi débute la chanson qu'elle fredonne pour elle-même.
L’homme l’entraîne déjà : « allons prendre un verre tout près d’ici, j’ai beaucoup de choses à te raconter »
Kashia voudrait être seule avec lui, pour reprendre depuis le début leur étrange proximité , pour les redécouvrir ensemble, pour se retrouver, elle, seule avec lui, pour se familiariser à nouveau avec sa présence dans sa vie
Elle laisse pourtant l'homme prendre sa main et l'entraîner à une table, mais se sent contrariée, irritée contre lui.
Au bout de quelques minutes, déjà, au milieu du brouhaha, il lui parle avec empressement de son voyage et de l’attente à l’aéroport , de son dépaysement dans cette contrée si étrangère à sa culture, des rituels de la société qu'il a visitée, de l’unique club de jazz qui se trouvait là-bas, du piano de l’hôtel sur lequel il a joué un soir, et ces 3 mois d'absence ainsi balayés par son bavardage paraissent soudain à kashia signifier qu’il s’ennuie , avec elle, qu’il y a un vide entre eux.
Elle se sent lointaine, distraite, perdue dans des pensées sombres , se dit alors:" il me manque déjà, même assis à côté de moi . J'ai trop rêvé ce jour "
Rien ne trahit pourtant sur son visage cette déception, sauf peut-être le fait qu'elle regarde de plus en plus souvent au-dessus de lui, tend son visage vers d'autres regards, suit le mouvement des lèvres d'un autre couple assis à une autre table, comme si elle voulait s'échapper en saisissant d'autres mots que ceux qu'il crie à son oreille.
Le récit de l'homme est un flot ininterrompu de mots que kashia ne parvient pas à entendre, comme s'ils ne s'adressaient pas à elle.
Elle se tourmente pour de bon.
Puis elle s'en veut d'être si indifférente et se met à l'écouter attentivement.
Une collègue l'a invité un soir dans sa famille.
Alors il lui décrit l'accueil ritualisé par le don d'un cadeau : "pour votre compagne ", le minuscule logement qu'elle occupait, les pâles projets d'avenir qu'elle lui confiait, le rythme accéléré de leur vie qui ne permet pas l'oisiveté, la rêverie, l'incertitude joyeuse.
Kashia n'écoute plus, voudrait bien retrouver dans le regard de cet homme une inquiétude liée à sa présence à elle, a envie qu'il ait besoin d'elle, est si agacée par son bavardage qu' elle éclate de rire soudain lorsqu'il s'exprime dans la langue du pays qu’il vient de traverser.
Il a froncé les sourcils : "tu te moques de moi?"
Il a approché son visage d'elle, ne la quitte plus des yeux.
Kashia, jusqu’alors silencieuse lui dit : « Tu vois, là, tu ne dis plus rien, ton regard s'assombrit, alors seulement je peux penser que tu tiens à moi »
Gordon Parks
Nous avions rendez-vous mais au moment de partir, j’ai écouté la voix qui me disait :
« N’y vas pas ! »
Me cinglant comme une baguette de bois fin et souple, giflant le lieu de mes rêves les plus secrets, faisant irruption, cette voix me stoppait net.
Je reconnaissais en elle toute l’injustice contenue dans l’aigreur et la mauvaise humeur d’une mère insatisfaite, usée par la vie, sans chaleur, et la colère incontrôlée, démesurée d’un père irascible, autoritaire.
Mais je ne parvenais pas à lui désobéir.
L’entendre me donna l’impression de recevoir un coup de poing dans l’estomac qui me projeta brutalement vers l'arrière.
Ma main posée sur la poignée de la porte se retint d’ouvrir.
Je revins m’asseoir à la table de la cuisine, tentai de réfléchir rapidement à la situation.
Que devais-je faire ?
Ma main posée sur la poignée de la porte se retint d’ouvrir.
Je revins m’asseoir à la table de la cuisine, tentai de réfléchir rapidement à la situation.
Que devais-je faire ?
La voix fonçait sur moi tel un jet de pierres lapidant ma volonté, me désignait comme si j'étais un criminel.
Mes plaies s’ouvraient subitement, baignaient dans le sel...J'eus la vision étrange de mon corps jeté dans l'abîme, éprouvai le silence épais qui s'en suivait, et commençai à craindre de devenir fou.
Pourtant je m’étais couché très tôt ce matin-là, après avoir passé toute la nuit à arpenter en long et en large le centre commercial avec mon chien.
J’avais reçu un bon salaire de gardien et me préparais à l’idée que peut-être je l’inviterais quelque part, que nous irions voir le film dont je lui avais parlé.
J’avais reçu un bon salaire de gardien et me préparais à l’idée que peut-être je l’inviterais quelque part, que nous irions voir le film dont je lui avais parlé.
Je voulais connaître de très près, toutes lumières éteintes, dans la pénombre de la salle, la proximité et la chaleur de son corps, vivre cet instant où ses yeux et son sourire trahiraient une émotion, cet autre où son front s’inclinerait doucement vers le mien pendant que sa bouche m’interrogerait, chuchoterait quelques mots discrètement.
Je ressentais l’urgence, la nécessité de sa présence, même pour quelques heures.
Face à elle je me montrerai enraciné, solide, elle pourra compter sur moi.
J’étais insouciant, heureux et excité.
Peut-être trop excité.
Comme lorsque j’étais enfant et que nous attendions, avec mes frères et sœurs, cachés dans le noir, le nez écrasé contre la fenêtre de la chambre, que surgissent dans l’obscurité les phares de la voiture de notre oncle, et nos cousins, cousines, les bras chargés de cadeaux.
L’attente était insupportable, nous restions muets, lourds d’impatience, incapables de nous distraire.
Malgré l'interdiction de se lever et l'heure tardive, dès qu’ils arrivaient, fous de joie nous dévalions l’escalier, puis guidés par le bruit des pas dans le gravier, nous nous jetions dans leurs bras. Rien ne semblait pouvoir nous retenir…..
Une main invisible dure et froide comme le fer passe devant mes yeux, la voix blanche et détimbrée me dit : "Tu rêves trop !"
Son doigt accusateur m'entre dans la chair. La douleur aiguë raidit mes épaules, me donne l'impression que mes os craquent et se brisent.
Je me précipite dans la salle de bains et vomis d’un seul coup mon impuissance à la faire taire.
Je me précipite dans la salle de bains et vomis d’un seul coup mon impuissance à la faire taire.
Lorsqu’à nouveau je reprends place sur le banc de la cuisine, je suis ruisselant de sueur et mes jambes tremblent.
Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, combien de minutes vaines dure cette attente. Je sais que j’attends mais je ne sais pas ce que j’attends. Je ne fais rien d’autre que cela : attendre.
Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, combien de minutes vaines dure cette attente. Je sais que j’attends mais je ne sais pas ce que j’attends. Je ne fais rien d’autre que cela : attendre.
La voix s’est enfin tue et je m’approche de la fenêtre.
Mon corps me fait mal , mes bras crispes sur ma poitrine l'enserrent. J'ai la sensation que mon cœur affolé se soulève, mais l'étau qu'ils forment le maintient à l’étroit, serré tout contre moi, pour l’obliger à se tenir tranquille.
Mon visage s’avance à hauteur de la fenêtre maintenant.
Vais-je oser regarder ?
Au loin, parmi tous les gens qui marchent dans la direction de mon immeuble, une seule personne hâte ses pas. Je ne suis pas sûr que ce soit elle, mais si, je suis sûr, c’est elle.
Mon regard se fixe sur son jean, sa chemise blanche légèrement ouverte, joue à suivre le balancement de ses hanches, découvre enfin son visage, ses yeux, sa bouche, ses cheveux indisciplinés.
Je me réjouis de savoir qu’elle vient vers moi, qu’en ce moment même elle me cherche. Parvenue au grand escalier où nous avons rendez-vous, elle gravit quelques marches, regarde au-dessus d’elle, redescend, s’assied sur le bord, du côté droit.
Je me réjouis de savoir qu’elle vient vers moi, qu’en ce moment même elle me cherche. Parvenue au grand escalier où nous avons rendez-vous, elle gravit quelques marches, regarde au-dessus d’elle, redescend, s’assied sur le bord, du côté droit.
D’où elle est je peux l’observer sans craindre d’être vu et commence à trouver ma posture agréable, même si j’ai peur qu’elle s’impatiente et rebrousse chemin.
Je prends plaisir à la dévisager, à la regarder avec curiosité, ressens un apaisement. Il me semble même que je suis prêt à affronter les loups qui me dévorent, à sortir de la prison froide qui retient mes gestes, à vaincre ma peur, à la rejoindre.
Elle étend ses jambes jusqu'au sol, j'ai soudain peur qu'elle se lève. Si quelque chose occupe son attention, je pourrais la voir sourire, entendre son rire, et continuer de l'observer .
Si rien ne la distrait, elle s'en ira et ce sera bien fait pour moi.
Je la supplie de ne pas partir. On dirait qu'elle m'a entendu : elle saisit un livre dans son sac, et bientôt s'y absorbe complètement.
Maintenant, la curiosité devient une faim qui me tenaille et me tient en haleine, malgré l'immobilité dans laquelle je me trouve. Je suis soudain frustré et déçu de ne pouvoir voir que son visage penché vers ce livre, m'étonne d'éprouver un sentiment d’abandon.
J’ai une envie furieuse d'envoyer promener ce livre dans les airs, d'un coup de pied violent. Je le déchirerais, elle se protègerait les yeux. Puis tout à coup, au milieu des pages qui s’envolent elle me verrait, n’aurait plus du tout peur, et me gronderait sûrement, avant de m’embrasser.
Soudain la honte tapie au fond de moi, tel un fauve prêt à bondir, prend possession de moi.
La voix hurle, ordonne :
« Contrôle-toi, imbécile »
Je cours à toutes jambes à sa rencontre.





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