lundi 14 mars 2011


Photo Edouard Lev 2

D’autres que lui auraient laissé tiédir la sensation, auraient enfoui le souvenir cuisant de cette brimade de trop. Cette foois-ci il s’est enfui, il n’a pas pu. Il a écarté, fait  glisser les mains qui serraient son cou en utilisant  la force de ses poignets, puis a donné un grand coup de genou dans le ventre de son ennemi, et, devant ses yeux étonnés, abasourdis par cette soudaine volte face, n’a pas laissé le temps au remords, ni au regard de haine qui déjà le cherchait. Il a pris ses jambes à son cou, a couru sans s’arrêter, sans se retourner.
Dehors, le froid glacial est semblable à une main tendue : il  doit aller vers elle, la saisir,  la poser à plat contre son cœur qui bat si fort depuis tout à l’heure, et la laisser tracer un chemin sur sa peau.
Le chemin d’une autre vie, loin d’ici.
"Qu’attends-tu, murmure la voix qui depuis des années l’entendait gémir, la nuit, tout seul dans son petit lit ?"
S’il connaissait la réponse, il serait parti plus tôt, un matin il aurait filé sans faire de bruit.
 Là, il s’est mis à courir subitement  sans savoir vers quoi, tant pis s’il ne sait pas, il ne peut pas rester là, c’est tout ce qu’il sait.
Un peu plus loin, il s’est  arrêté de courir et a continué de marcher sur une route droite qui longe la voie du chemin de fer.  Aussitôt les pensées qui l’ont assailli sont une sorte de picotement  acéré qui  le transporte très loin en arrière……
Sortie de 5 ème un après-midi au tout début de l’été. Un soleil éclatant au-dehors et sa  bonne note en anglais …  Le souvenir  très vague d’avoir fixé son attention un peu plus tôt dans la journée,  en entendant dans le lointain le cri d’une sirène d’ambulance qui roulait à toute vitesse devant le collège.
Lorsqu’il passe le portail de l’établissement, il y a une  voiture qu’il connaît : l’amie de sa grande sœur lui fait signe. Cela le surprend  mais il se dirige vers elle, tout enjoué, pressé de raconter que le professeur d’anglais l’a félicité.
Dans la voiture il s’assoit sur le siège arrière,  salue sa sœur et son amie qui restent silencieuses. Puis,  dans le rétroviseur, il aperçoit le visage de sa sœur, ses yeux rouges…..
 Tout à coup il s’écrie : « que se passe-t-il ? » 
L’air, comme raréfié, pour la première fois de sa vie, creuse dans sa poitrine  une interrogation qui empoigne littéralement   sa pensée.
Pourquoi sont elles venues le chercher aujourd’hui alors qu’ils habitent tout près d’ici et qu’habituellement il rentre à pied ? se demandait-il quelques instants plus tôt  avec une légère inquiétude, vite balayée, au moment de traverser la route.
Sa sœur se retourne, ses yeux remplis de larmes,  lui parle, avec une voix tremblante :
 «  Nicolas, il va falloir que tu sois très courageux, très »
Il bondit de son siège, malgré lui.
Les mots que sa sœur a prononcés sont tombés gravement tel un couperet sur son insouciance d’enfant, ont pénétré sa nuque et son dos comme la morsure d’un courant glacé.   Aussitôt, le désir de s’extraire, d’être même éjecté de cette voiture l’étreint violemment.
 Il dit,  répète stupidement ce qui vient  à  sa bouche à ce moment-là : « Ne me dis pas que, ne me dis pas que, ne me dis pas que ! ! ! ».
 Plusieurs fois il ânonne ainsi, et  ses mots n’osent pas franchir ses lèvres, butent comme s’ils se cognaient à un mur.
Puis d’un seul coup : « Ne me dis pas que maman est morte ! »
 Dire cela l’a soulagé, comme si c’était moins douloureux et insensé que sa mère soit morte, plutôt  qu’attendre.
Sa sœur secoue la tête, l’air triste : « Non, Nicolas,  ce n’est pas maman »
  Nicolas nomme d’autres personnes, âgées, de sa famille,  et une terrible angoisse monte en lui, simultanément :
 « Est-ce Mamy, est-ce  Papy, est-ce  Daddy ? » dit-il presque automatiquement,  sans trop y croire, alors que ses yeux fixent la route et que le désir  le brûle subitement  d’être ailleurs, tout de suite, dans le regard de l’enfant aux boucles blondes  qui l’attend, à la maison, depuis le matin, qui s’est jetée dans ses bras lorsqu’il partait à l’école, qu’il a baignée la veille au soir, qui avait fait pipi dans l’eau du bain pendant qu’ils riaient ensemble, et dont les mains l’enlaçaient si tendrement tout à l’heure.  
Mais  sa sœur continue de secouer la tête.
 Puis, vient entre sa sœur et lui un silence insupportable, lourd de sous-entendus d’une violence inouïe  qui martèlent progressivement son cœur. Nicolas se raidit, comme si l’horreur  trouait sa chair,  et il crie, désespéré : « oh non,  non, je t’en supplie, ce n’est pas   notre petite sœur, non, pas elle…..
Sa sœur baisse la tête  et sans le regarder dit : « si, Nicolas, notre petite sœur est morte ! »
Un train à grande vitesse a déchiré son être et poursuivi sa course folle.
Un rideau sombre, entièrement  noir,  s’abat  aussitôt pesamment sur sa tête.
Il a l’impression d’être balayé d’un revers de main comme un minuscule et importun fétu de paille par la vie, de  devoir s’enfoncer dans la nuit glacée qui l’enserre amoureusement, étouffe d’être ainsi étreint, ne comprend rien, se demande s’il rêve.

  Lorsque  Nicolas a cogné avec son genou le ventre de son ennemi, il s'est  senti libéré d'un seul coup. Les mains serraient alors son cou comme  la mort qui, il y a longtemps,   avait  brutalement arraché sa petite sœur et rendu muet ce garçon si  insouciant qui croyait en l’immortalité des êtres et en la beauté du monde, en ses parents comme en des géants  aimants et puissants, avec toute  la force de ses 11 ans.

La route sur laquelle il marche maintenant sans se hâter vient de traverser une grande prairie parsemée de boutons d’or. Cette vision l’exalte, comme le  présage que sa route va bientôt rencontrer son destin. Une petite gare se profile au bout de la prairie, elle semble désaffectée tout d’abord, et puis non, on voit distinctement une foule pressée qui marche, et un train à l’arrêt. Celui qu'il va prendre.....

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire