mercredi 2 mars 2011

DANSE


Texte 6
Photo5 : sam Taylor Wood : soliloquy  / salle de danse


Soudain, on s'exclama et la plus belle partie du spectacle se déroula sous nos  yeux de spectateurs ébahis, forcés  de lever les yeux au ciel.
Une marionnette  immense, une de ces grosses poupées de chiffon à taille humaine, puis 2, 3, 4, descendirent depuis le haut  jusqu'à la scène, suspendues par un cylindre de bois que maintenait  le  portique  dissimulé jusque là par chaque bord du rideau qu'une main invisible était en train d'écarter.
  Elles apparurent en même temps que la lumière des projecteurs  fonçait sur elles, comme émergeant d'un rêve, toutes ébouriffées, l'air ensommeillé et le bas de leur corps flottant dans le vide, inanimé comme celui d'un pantin.
Les danseurs se saisirent chacun d'une de ces mounaques, et avec une _expression de surprise enfantine,  les soulevèrent  légères et inarticulées dans leurs bras.
Tout d'abord jouets inertes entre leurs mains fureteuses, elles sautèrent   pendant quelques minutes tels des ballons qu'ils se passaient en bondissant . 
L'une  de ces mounaques resta  alors un peu plus longtemps prisonnière entre les doigts d'un des danseurs. Les autres, aussitôt lâchées,  tombèrent sans bruit sur le sol, tout en se figeant  dans d'étranges postures molles et contorsionnées.
Les regards, puis  les corps,  convergèrent alors massivement  vers celle qui était retenue, se faisant menaçants comme des ombres gigantesques.  
Le danseur, que son propre jeu subjuguait,  tenait sans aucun doute un trésor qu'on convoitait.
On s'avança vers lui, peu à peu, et chacun tenta d'empoigner, qui, un bras, qui, une main, qui, le haut de la tête de la marionnette. 
Malgré le corps de chiffon écartelé qu'on s'arrachait, malgré la présomption d'une irruption de violence, l'excitation prit bientôt le dessus et la séquence   se conclût par une explosion de joie incontrôlée, tragi-comique, presque déstructurée, que mes yeux applaudirent. 
  
C'est alors que chaque danseur, l'air inquiet, se mit tout à coup  à chercher quelque chose, et arrêta son   regard sur  les mounaques gisant au sol.  
 Une force invisible  parut les  pousser vers elles, et  mimant soudain une valse, sur un tempo très lent, ils leur firent  prendre chair et vie  comme des  partenaires de bal , leurs pieds touchant presque le sol.
Les robes et les cheveux en laine flottaient à ce moment précis  dans un mélange de grâce, disgrâce, d'étrangeté, familiarité, de puissance, légèreté mêlées qui, ensemble donnaient l'impression d'être devant des couples bizarrement assortis,  comme ceux qu'on rencontre si souvent dans la vie.

Dans les coulisses, présent depuis le début du spectacle, assis sur un tabouret,  le buste et l'oreille tournés vers la scène, l'accordéoniste vêtu de noir, complice, jouant de manière subtile, écoutait les pas.
Il alternait des leitmotivs lancinants, des figures obsédantes, et des motifs plus gais, plus dynamiques.
Il souriait, et dans le coin à peine éclairé qu'il occupait, ses yeux entrouverts brillaient.

 Cette fois, les  visages des danseurs  se tendirent vers les mounaques, amoureusement, se rapprochant de plus en plus de leurs lèvres immobiles et muettes.
L'étreinte  vigoureuse des mains crispées sur les hanches fit  alors tournoyer les jambes molles  à l'horizontale comme  des  oiseaux  aux ailes déployées que la vitesse fait planer.

 Le bruit du tabouret qui était tombé, je ne l'entendis pas. Mais je vis l'accordéoniste debout , tremblant comme un fétu de paille, rempli d'une sueur qui collait ses cheveux fins contre sa nuque. Il s'avança alors vers le groupe de danseurs et dansa à son tour, seul, tout en continuant de jouer. 



le lendemain soir, je dois la rencontrer pour une interview sur le lieu où elle anime son atelier.
 Le plancher de la salle de danse résonne, j'entends au loin  des rires, des chuchotements, un babillement joyeux.
Je m'introduis dans la salle, nul ne prête attention à ma présence, j'en suis soulagée. je m'assois près de la porte.
Devant moi,  allongés sur le sol, les danseurs  éparpillés   forment ensemble une sorte d’étoile multicolore à plusieurs branches.
La pièce pourtant immense m'offre   la sensation qu'une présence  relie les corps entre eux, comme s’ils étaient en contact.
Je m'interroge sur ce que peuvent être leurs pensées.
je me dis qu' ici,  les  fardeaux d’une journée pénible, ou agitée, ou ombrageuse  s’estompent, faisant fondre la perception de l’extérieur.
 je remarque qu'il n’y a pas  d’espace ni de cambrure  entre les corps et  le sol.
 J'entends quelques soupirs, quelques gémissements, et le sifflement léger, presque inaudible des respirations.

Elle est assise, son visage est penché vers le sol, comme si elle observait quelque chose. Un léger sourire sur ses lèvres et  des yeux vifs et  tendres que je devine sous la frange épaisse de cheveux fins et blonds.
Le plus surprenant, ce que je regarde à présent, ce sont ses mains, et surtout ses pieds : anguleux et veinés comme certains arbres, puissants, tellement musclés qu’ils ont l’air torturés, larges, presque carrés, et comme sculptés.

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