Elle était contrariée. Son petit doigt lui avait pourtant dit. Elle avait cru, l’ingénue, que les choses iraient simplement pour elle. Rien n’allait de soi, toujours cette négociation à entreprendre, et soudain elle avait peur. Cela durerait longtemps ? Qu’allait-elle dévoiler ? Une fébrilité, le désir d’être là ou celui d’être ailleurs, allait-elle répondre aux questions banales qu’on lui poserait, perdrait-elle pied très vite ou seulement quand le sol se déroberait sous ses pas ? Pourrait-elle s’enfuir à temps, tourner les talons très vite, sourire, jouer et rester maîtresse de la situation ? Comment allait-on la regarder, comment allait-on la trouver ? Avait-elle mesuré tous les risques ?
Elle se pressait, sans doute voulait-elle hâter le moment de son départ, que le temps passe vite, beaucoup plus vite.
La main dans la poche de son manteau elle froissait et défroissait machinalement tous les papiers qui s’y trouvaient : la liste pour les courses, une vieille enveloppe, un ticket de cinéma sur lequel elle avait noté l’adresse connue maintenant par coeur.
Du passé tout cela, se disait-elle, je remue tout ce passé avec ma main glacée. Elle passa près d’une poubelle, jeta le tout, s’étonna du vide qu’elle ressentit dans sa paume, y souffla de l’air pour se réchauffer.
Elle leva les yeux : du visage souriant penché au-dessus d’un balcon émanait une sorte de tranquillité qu’elle envia. Le petit garçon là haut lui fit un signe de la main et l’appela : « hé, où vas-tu ? » Elle ne répondit pas, lui sourit, montra du doigt la rue Badelel, puis continua son chemin.
La rue Badelel était une impasse piétonne bordée de chaque côté par de jolies maisonnettes toutes différentes, dont s’échappaient des volutes de fumée blanche. Des arbres alignés sagement au centre de l’impasse, tous fleuris, lui donnaient un air très gai, mi- ville mi- campagne.
Son sac lui parut lourd et elle s’arrêta : on lui avait dit que c’était la dernière maison tout au fond avec une vitre brisée, on l’attendait sûrement, elle ne pouvait plus reculer, maintenant.
Elle sonna. Un coup bref, léger. Attendit un peu. Ne s’était-elle pas trompée ? Etait-ce bien l’heure fixée pour ce rendez-vous ? Elle éprouva un instant le sentiment que tout ceci était ridicule, faillit rebrousser chemin. Elle entrevit alors par la porte fermée une lueur, entendit une porte claquer, quelqu’un venait lui ouvrir.
« Ah, je vous attendais ! Enfin. » Elle reconnaissait la voix entendue quelques jours auparavant au téléphone et se sentit soulagée. L’homme lui serra la main, puis l’invita à le suivre.
Elle resta debout pendant plusieurs minutes dans la grande pièce où pêle-mêle s’entassaient, posés sur le sol, livres, photographies, dessins. Il souriait : « ça vous étonne, tout ce désordre ? » et lui proposa un thé.
Le mur contre lequel elle s’adossa ensuite était lézardé sur toute sa hauteur, la lampe du plafond était douce, la fenêtre un peu plus loin s’ouvrait sur un jardin : elle avisa des hautes herbes, des fleurs aux longues tiges étirant leur silhouette comme de grands êtres, au fond un pin maritime penché auquel semblait accroché un filet, non, un hamac troué.
Ca vous plaît ? Et sans attendre sa réponse, il dit : « bon ! Au travail », et lui fit signe de la suivre.
Elle s’avança mollement, hésitante. Il la mit à l’aise : « Ne vous inquiétez pas, je prépare mon matériel. Derrière le paravent là bas, dans ma chambre, vous pourrez vous préparer tranquillement »
Elle ressentit une étrange excitation : c’est la première fois qu’elle allait poser pour un peintre.
Pourtant, des années plus tôt, adolescente, après son exclusion de l’internat, un soir, elle avait accepté d’offrir un thé dans sa chambre au professeur de dessin du collège qu’elle croisait parfois au bureau de tabac. Ce soir là, cet homme de 30 ans qui l’impressionnait beaucoup avait été plus pressant que d’habitude ; elle n’avait pas osé refuser et quelques heures plus tard, après avoir bu plusieurs litres de thé il l’avait convaincue de s’allonger sur le lit, prétextant vouloir la regarder, pour peut-être la peindre, parce qu’elle était, d’après lui, d’une beauté singulière. Assis à l’autre bord du lit, il l’avait priée de fermer les yeux. Elle l’entendit alors dire : « ton corps, tu ne le connais pas vraiment, j’en suis sûr, laisse-moi, je vais te faire voir quelque chose ! Mais garde tes yeux fermés et surtout n’aie pas peur de moi»
Elle avait eu d’abord envie de rire, comme d’une mésaventure, comme de sa propre naïveté, mais se laissa porter par la voix, même si cet homme ne lui inspirait pas confiance. Bercée peu à peu par les paroles, elle se sentit glisser dans un état semi-conscient : cette voix était une musique qui la rendait extrêmement molle et tendre au-dedans d’elle. Elle entendait l’homme respirer à quelques cm et tressaillit lorsque que ses mains chaudes et douces descendirent doucement la fermeture éclair de son jean, pendant qu’il continuait de lui parler: « Es tu sûre que tu connais cette partie du corps, cette crête, l’os iliaque ? Ne bouge pas, ne parle pas, reste allongée, fais-moi confiance, je vais te montrer…Iliaque, iliaque, entends-tu comme ça résonne ? »
Elle pensa confusément un instant à Ithaque, au retour d’Ulysse sur l’île, puis bientôt oublia tout, but à la source des mots, obéit à la voix, se sentit aimantée, subjuguée, et délicieusement soumise.
Il fit glisser son pantalon le long de son corps et elle se sentit un court instant ridicule, ainsi dévêtue, offerte. Ne se résignant pas à ouvrir les yeux, n’osant se regarder, elle préféra glisser encore plus loin, plus profondément dans l’inconscience.
Il lui dit enfin : « maintenant, ouvre tes yeux »
La main, grande, aux doigts écartés, s’était posée sur le ventre nu:
« On dirait un oiseau, il est tout chaud, tout rond, ta peau est douce. Tu serais un beau modèle à peindre, tu sais, un beau modèle féminin …"
Les doigts insistaient, allaient et venaient sur une ligne entre le pubis et ses hanches, à gauche, puis à droite, et elle ouvrit les yeux, amusée, étonnée, intriguée. Ravie, elle s’exclama
« L’os iliaque, c’est ici ? »
Il lui prit la main, la guida :
« Oui, tu vois, cette excroissance au-dessus de la chair, qui pointe comme une crête, chez toi si douce et bombée comme le relief d’une colline, parfois anguleuse ou pointant comme un roc, elle fait tourner la tête des hommes comme moi ! »
Il se leva en riant, puis reprit sa place à l’autre bout du lit.
« Vous êtes prête ? » demanda l’homme comme elle souriait, encore plongée dans ce souvenir de collège.
A toute vitesse elle se déshabilla, puis apparut nue, les deux mains croisées sur sa poitrine.
Il n’eut pas l’air gêné du tout mais son regard s’éclaira d’un large sourire.
Il n’eut pas l’air gêné du tout mais son regard s’éclaira d’un large sourire.
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