lundi 14 mars 2011



 Photo de Mathew Barney

Maladroitement, avant de passer la  porte de la salle à manger elle avait trébuché, s’était pris les pieds dans le tapis, et un  guéridon avait basculé sur le côté, emportant avec lui le vase japonais vieux de cinq cents ans. Elle tenait entre ses deux mains les  morceaux brisés et attendait, près du salon, immobile et inquiète. C’est à peine si elle osait regarder  Wolf et Gang, hiératiques, qui la fixaient sévèrement.
Lorsque la Reine  leva son regard vers elle, Marianne sentit  les yeux  couleur d'acier piquer en flèches puis se figer  dans sa chair. La violence et la vitesse de cette volte-face étaient imprévisibles. Un ouragan l’aurait sans doute moins déstabilisée que ces yeux-là, qui, soudain vides, semblaient pouvoir  arracher de son corps la vie qui bouillonnait en elle. Elle crut qu’un  courant mortel, glacial, puissant, l’aspirait et l’entraînait au loin, se sentit   perdre pied. Le sol, se dérobant comme un sable mouvant, parut emprisonner  ses  jambes, ses genoux tendres, et sa bouche se tut alors qu’elle aurait voulu dire :
« Voilà ce qui s’est passé : je courais, comme vous m’aviez appelée, mais le ruban de la ceinture de ma robe s’est défait et s’est accroché à la poignée. Je suis tombée » 
Non, elle ne dit rien, elle ne pouvait rien dire non plus, mais  éprouva soudain cet étrange sentiment de ne valoir rien, c’est tout.
Le front obstinément  baissé, elle avait  avalé rapidement sa salive, machinalement, avait  pincé ses lèvres jusqu’au sang et serré les poings avant de courir s’enfermer dans sa chambre.
Se jetant sur son lit, mordant, mâchant  le tissu recouvrant l’oreiller,  de sa voix étouffée elle avait répété plusieurs fois en sanglotant, mais nul n’entendit : « Oh, maman ! »
Lorsqu’ enfin elle s’était apaisée, elle avait remarqué que la porte de son armoire s’était ouverte, se leva, s’approcha. Elle était étrangement  vide et la lumière du jour qui passait par la fenêtre éclairait l’intérieur. Les mains de Marianne s’aventurèrent et elle gémit, tout doucement, au moment de ne pas sentir sous ses doigts la robe offerte par sa mère  pour ses dix ans, peu avant le terrible accident.
Aussitôt elle eut besoin de se pelotonner tel un petit animal, d’enrouler son corps sur lui-même autour du vêtement, de se blottir dans la chaleur et la douceur des fils de soie, d’y enfouir son visage. Le vide qu’elle découvrait dans ce meuble immense et austère l’effraya tout d’abord, mais une odeur de lavande qui  persistait malgré la disparition de la robe l’attira à l’intérieur du meuble.  Sans la moindre hésitation, elle prit soin de retirer la clé et s’y enferma à  double tour.
Aussitôt assise, elle replia ses genoux contre son menton, les entoura avec ses bras, et tout en chantant  pour elle-même cette comptine qu’elle connaissait par cœur et qui autrefois l’aidait à s’endormir, commença doucement à se balancer, de droite à gauche, puis de gauche à droite, sans bruit :
« 12 pieds de lavande ont fleuri cette nuit dans le cœur de mon bien aimé 
 Sa main contre ma joue, je ne l’ai pas rêvée, non, pas rêvée
 12 pieds de lavande répandent un doux parfum sur ma robe d’été
Son baiser sur ma bouche, je ne l’ai pas rêvé, non, pas rêvé »

Il lui sembla à ce moment précis qu’une tête s’était lovée contre sa nuque et qu’on fredonnait à côté d’elle. Elle sentit d’abord un souffle, puis  une main grande et chaude qui caressait sa joue. Elle tressaillit au contact de cette main, puis pleura de joie en reconnaissant là une sensation qu’elle croyait disparue à jamais. Simultanément, une douleur sourde et violente comprima son ventre comme si un ressort  le tendait avec la brutalité inouïe d’une main de fer, l’empêchant de respirer. Comme un coup de poing dans l’estomac.
 Marianne refusa cela, et  fermant les yeux de toutes ses forces enfantines, vit aussitôt  tourbillonner des images colorées, fugitives : du jaune, du bleu, du vert, un sourire, des bras  s’approchaient d’elle, de l’eau ruisselait sur un dos blanc comme le lait. Elle sentit qu’elle pouvait retenir d’autres images encore : elle huma  l’air de l’océan sur des boucles blondes ondulées, emmêlées, délivra de la nuit et de l’oubli le regard tendre dont les yeux tombaient dans les siens, retrouva la cachette dans les rochers où elle aimait  surprendre ou attendre, et entendit le cliquetis de la médaille sur la peau nue. Le sable chaud  d’ Espagne emmêlé au vent espiègle brûla ses yeux, la mer la bouscula  doucement, les vagues serpentèrent jusqu’à elle dans un concert de voix grondantes ou chuchotées.
Puis, tout à coup, le cœur aimant de sa mère battit en elle, intensément, brièvement, tel un poisson traversant à toute vitesse un ruisseau. Une seule fois….. 
D’un coup de reins, les yeux grands ouverts, Marianne se redressa, à bout de souffle, et comprit soudain que tout espoir était vain, éprouva avec stupeur et effroi cette certitude, pour la première fois de sa vie.
La colère qui grondait en elle depuis de longs mois  électrisa son corps, elle ressentit les caresses d’un vent violent  qui semblait  l’obliger à aller de l’avant,  sut  qu’elle  avait subitement, précocement mûri, vieilli,  et s’entendit dire :
« Désormais, tu ne vivras  plus que dans mes rêves, mais je forcerai ma mémoire pour que tu m’envahisses  plus que ton seul souvenir.
Je te chercherai partout dans ma vie et te reconnaîtrai dans les mains qui me frôleront,  dans les odeurs subtiles, dans la chaleur, l’abandon  et la rondeur d’un ventre, sur le grain d’une peau. Hélas je grandirai sans toi mais je t’atteindrai pourtant….
 En ce court instant, si  la  sensation de ta présence vivante s’est ensevelie en moi, moi  je ne veux rien oublier, jamais »

Marianne éprouva  alors une étrange sensation, comme si l’armoire se mettait à bouger et accompagnait ses balancements, comme si des bras la portaient, la berçaient. Toujours est-il qu’elle se sentit en sécurité, tout  enveloppée d’une chaleur cotonneuse, et s’endormit.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire