lundi 20 décembre 2010

Après

Un petit carnet jaune pâle à spirales dans la main d’une fillette de 11 ans assise, de côté, inconfortablement,  sur le lit d’une des chambres de la  maison louée en Espagne par ses parents pendant l’été. C’est la fin août. Studieuse, appliquée, concentrée,  grave, elle écrit,  inscrit  les fragments d’une langue, quelques sons, les syllabes maladroites, quelques mots qu’une bouche bée de bébé articulait. Elle va partir bientôt. Ils l’attendent en bas, les bagages sont dans la voiture, sa mère la presse, elle doit se hâter.
Dans le petit carnet  elle fait apparaitre peu à peu une série de mots, plusieurs phrases qu’elle note sur une page, puis sur deux. 
Le grand regard bleu aux yeux tombants chavire alors dans le sien,  le dos nu hâlé se ploie et les bras potelés entourent ses épaules, le front bombé touche son front, des boucles blondes tombent sur son nez, une petite main douce joue à embrasser sa joue avec ses doigts largement écartés, essuie ses larmes  et la voix rieuse au timbre clair lui dit encore : « pleure pas Otie »
Elle dit et écrit : Otie.  La sonorité brillante ravive instantanément les cheveux blonds ondulés, fait tinter la  médaille qui rebondissait toujours à l’envers sur le dos, ranime la nuque offerte aux caresses et les baisers mouillés. La  course effrénée de l’enfant, l’empreinte de ses  pieds nus sur le sable.  Il lui semble qu’elle court à côté de lui. Elle s’étonne de tant pleurer  en s’écoutant dire son prénom comme il l’appelait.
Elle sent alors  la résonance de quelque chose d’indéfini encore,  si intense, si profond, si inouï qu’elle pourrait  le  faire vivre en elle.

« Oh ! Cesse de le guetter
Et cesse d’en rêver ! »
Disais-je à cette enfant
Au regard si ardent
Penchée à sa fenêtre

« Eh ! Rien ! - m’assurait-elle,
Je ne vois que le ciel.
Mais, ne me disais-tu pas
Qu’il faut rester là
S’il appelle, s’il s’éveille ? »

Là, dans un lit d’enfant,
Les yeux fermés il dort.
Ses boucles emmêlées ont chaviré
Dans un océan d’éther.
Sa bouche est bleue de mer.
« Amère Mère ! Vois !  Il  s’en va »